Le Tibet sous l'éclat du véhicule de diamant

Un enseignement per-so-nna-li-sé!

Le lien intime qui relie le disciple à son guide spirituel est au cœur de cette ultime branche du bouddhisme. Le maître dispense à son élève des conseils spécifiques qui le conduiront sur le chemin de l'Eveil et de la délivrance.

Par Laurent Deshayes, spécialiste du Tibet, professeur à Saint-Joseph de Sarlat, diplômé en géostratégie et relations internationales, traducteur de tibétain littéraire, il est l'auteur d'une histoire du Tibet (Fayard) et d'un lexique du bouddhisme tibétain (Dzambala).


A la question "Quelle est la vie quotidienne d'un pratiquant du bouddhisme du véhicule de diamant?", il faut répondre en préambule qu'on entre là dans un univers recouvert par le secret, et ceci à double titre: en premier lieu, certaines instructions doivent rester confidentielles; si elles venaient à être entendues de personnes incapables d'en comprendre la portée, les conséquences pourraient être dramatique; en second lieu, l'expérience mystique est intime au point de ne pouvoir être exprimée par des mots tant ceux-ci sont porteurs d'un sens limité. On pourrait se contenter de la réponse que fit le maître spirituel tibétain (1917-1997), à ses disciples occidentaux qui lui demandaient de raconter sa vie d'enseignant et d'ermite: "J'ai bu du thé et mangé de la tsampa, c'est tout." Se réveiller, se lever, manger, travailler, encore manger, toujours travailler, de nouveau manger, et enfin dormir. Extérieurement, rien dans la vie d'un pratiquant n'est différent d'une vie ordinaire. Et pourtant. Si rien ne transparaît, c'est que ce courant propose, non un comportement social particulier, mais une posture de l'esprit face à la vie, dans toutes ses manifestations, qu'elles soient physiques, psychologiques, intellectuelles, ou autres. C'est la raison pour laquelle, il n'existe pas un profil type du pratiquant; que l'on soit homme ou femme, toutes conditions sociales et toutes les situations sont propices à sa mise en pratique.

La vie religieuse du Tibet illustre cette multiplicité et cette souplesse. Ainsi Marpa le traducteur (1012-1099), un maître éminent, était un riche paysan avec qui il n'était guère facile de parler affaires; marié, il avait sept enfants; nombreux étaient ceux qui ignoraient son rôle spirituel. Un de ses disciples, Milarepa (1052-1135), devint le prototype de l'ermite dont la vie et les chants mystiques sont maintenant bien connus en Occident. Milarepa eut à son tour deux proches disciples: Rétchoungpa (1083-1161), qui poursuivit la vie errante et solitaire de son maître, au contraire de Gampopa (1079-1153), qui était un moine rigoureux. Voilà, les trois grandes figures possibles des pratiquants: le laïc menant une vie ordinaire, l'ermite et le moine. Tous sont des pratiquants du véhicule de diamant mais ils vivent dans des univers matériels différents.

Dans tous les cas, la pratique est ardue. Elle imprègne le quotidien dans ses moindres recoins. On ne peut en décrire que la surface: les sons, les couleurs, les goûts, les pensées, les sensations physiques, les odeurs, les émotions sont une expression grossière d'une sagesse fondamentale, pure et claire comme le diamant qui caractérise l'esprit. Ce qui constitue l'environnement est indissociable de ce qui constitue l'intimité de l'être, contenant et contenu sont tous deux une manifestation de l'esprit. Il n'existe donc pas de distinction entre l'activité ordinaire et la pratique méditative.

Un des facteurs essentiels de cette branche du bouddhisme est le lien qui se tisse entre le disciple et son maître spirituel. La première pensée du matin se dirige vers lui et, pour beaucoup, une méditation lui sera consacrée plusieurs fois dans la journée. Les conseils qu'ils donnent ne concernent que celui à qui ils sont destinés: certains maîtres conseillent de lire des textes fondamentaux et d'écouter de nombreux enseignements, d'autres de s'en tenir aux seules instructions orales qui ont été données, comme Milarépa s'adressant à Gampopa: "[...] Ne te fie pas à ceux qui ont de la philosophie plein la bouche, n'écoute pas ce qu'ils disent, ne les suis pas." Certains suggèrent de se retirer du monde, d'autres d'avoir une famille et un travail. La relation a été établie de manière personnelle et les instructions sont en adéquation avec ce qu'est le disciple. Le même maître peut donc donner des conseils différents selon ses disciples.

Une fois ravivé le lien avec le maître, le pratiquant se dirige vers son autel personnel où trône une représentation du Bouddha. Il y dispose des offrandes d'eau, de lumière, de parfum, de nourriture, etc. Peuvent s'en ajouter d'autres liées à des événements particuliers, comme par exemple l'anniversaire du trépas du maître fondateur de l'école à laquelle le pratiquant appartient. Il peut y avoir ainsi plus d'une cinquantaine de jours dans l'année durant lesquels des rituels particuliers sont accomplis. Outre ces offrandes formelles, chaque aliment ou liquide absorbé dans la journée est mentalement offert au Bouddha avec, le plus souvent, l'intention qu'il apaise les affres de la faim et de la soif que les êtres connaissent.

Puis, la journée se poursuit avec un rappel de ce qui constitue les fondements de ce bouddhisme: l'éthique du Petit Véhicule et l'altruisme du Grand Véhicule. C'est ainsi qu'une courte prière est dite, ou pensée, pour se rappeler l'importance de la vie, pour se rappeler le caractère implacable de la loi de cause à effet, pour se rappeler que si le monde peut apporter des satisfactions, elle ne seront guère plus durables "qu'une goutte de rosée à la pointe d'un brin d'herbe". De là, pourquoi mentir, tuer, voler, médire, et tromper, si ce n'est pour affirmer son propre désir de faire plier le monde à sa vision égocentrique.

Puis vient un temps de réflexion et de prière sur la souffrance et ses causes, pour que chacun en soit libre, pour que ceux qui souffrent voient leur peine allégé, pour que chacun ait une vie épanouissante...

La discipline personnelle, la responsabilité de ses actes, le regard porté sur la souffrance et le respect de chacun vont guider l'ensemble de l'activité du pratiquant. Il y a une bonne raison à cela: le Véhicule de diamant ne rejette aucune pensée, aucune sensation, aucun sentiment, aucune émotion car d'un point de vue ultime, bonheur et souffrance, bien et mal, bon et mauvais, sont d'une unique "unique saveur", comme le recto et le verso d'une feuille qui ne sont en fait qu'une double expression de la même feuille. Telle est la nature de l'esprit au-delà du recto et du verso, du bonheur et de la souffrance. Ces rappels préliminaires sont donc nécessaires, d'une part, pour que le pratiquant se rappelle pourquoi il s'est engagé spirituellement, d'autre part, pour éviter le risque de dérapage spirituel. En effet, il pourrait être tenté de se dire, "tout est pur, tout le monde est beau, tout va bien dans le meilleur des mondes..." , ou bien encore d'un point de vue ultime, tout est pur, donc je peux tout me permettre". Et des dérapages ont bien eu lieu. Lorsque Atisha (982-1054), le maître indien séjourne au Tibet pour y vivifier le bouddhisme moribond, il constate que certains rares adeptes du Véhicule de diamant, ont perdu tout repère et se livre avec bonne conscience au meurtre, au viol et au vol. Une part importante de son œuvre fut de rappeler que si, dans l'absolu, il ne fallait rien rejeter, cela nous voulait pas dire qu'il fallait tout admettre. Les valeurs relatives ont un sens auquel il convient de reconnaître une importance.

Cet échafaudage sur lequel repose la pratique spirituelle est supposé développer une grande acuité. Le pratiquant, quel qu'il soit, est conduit à porter un regard réaliste sur le monde et à faire totalement corps avec le monde tel qu'il est, sans artifices. Ainsi, même si la souffrance est relative dans l'immédiat elle est bien réelle et ne peut être écartée d'un simple revers de main.

Cette lucidité qui fit dire au septième Dalaï-lama Kelzang Gyamtso (1708-1757): 'Qui est le plus pauvre du monde? Celui qui est tellement attaché à sa richesse qu'il ne connaît que l'insatisfaction. Qu'est-ce qui est comme le parfum d'un fard, évident mais invisible? Nos propres défauts, justement aussi évidents que nos efforts pour les cacher."

Si le véhicule de diamant ne peut être dissocié des autres chemins bouddhistes, s'il repose largement sur une relation intime entre un maître et son disciple, il ne peut pas plus être dissocié de techniques dont le but est justement de reconnaître l'unité du corps et de l'esprit, et dans le même temps celle des contraires. Ces techniques d'unification, les yogas, sont intérieures, ou associent des exercices physiques, ou associent des exercices physiques à des procédés mentaux. L'entraînement à certaines d'entre elles ne peut se faire qu'en retraite car elles demandent un cadre particulier permettant d'y consacrer une douzaine d'heures par jour. Mais d'autres peuvent être pratiquées à tout moment.

Dans son quotidien, celui qui aura reçu les instructions précises sur ces techniques tachera constamment de les appliquer, à chacune de ses activités, à chacune de ses situations qu'il rencontrera dans sa vie de famille ou professionnelle et même, idéalement, lors de son sommeil. Elles lui permettront de faire une relecture du monde pour y reconnaître la coémergence de l'ignorance et de la connaissance, de la souffrance et de la félicité, de la vie et de la mort.

C'est du moins ce à quoi tend le pratiquant. La théorie, aussi séduisante soit-elle, ne peut suffire: il ne s'agit pas de la comprendre intellectuellement mais d'en réaliser la profondeur et l'exactitude. Pour cela, seule la vie quotidienne peut servir de support. Celui qui mène une vie sociale ordinaire, celui qui a choisi la vie solitaire de l'ermitage, ou celui qui a choisi la vie monastique communautaire ne peut à aucun moment faire abstraction de ce qui l'entoure, que ce soit ses collègues de travail, les parois de sa grotte ou les moines ou nonnes avec qui il faut partager toute son existence.

L'intégration de ces enseignements n'est pas facile, on l'a dit. Comme l'on répété de nombreux maîtres: "L'ascèse du corps est aisée, celle de la parole aussi, bien plus difficile est celle de l'esprit." Seule l'expérience personnelle, acquise dans le cadre qui est le sien, permet de réaliser ce qui est proposé en théorie. La difficulté existe même pour ceux qui sont a priori les plus qualifiés. C'est ainsi qu'un jour le huitième karmapa (1507-1554), un des plus important chef religieux du Tibet, se lamenta: "Je suis totalement impuissant, le doute s'installe en mon esprit, qu'est-ce qui est juste, est-ce cela le mieux? Les habitants du royaume sont malheureux, du bétail aux insectes, chacun doit mourir et partir. Les voir et les entendre est pour moi une condamnation aux enfers. Toutes les possessions sont implacablement perdues, détruites, nous nous épuisons en actions vaines. Aujourd'hui, je suis au comble du désespoir."

Lui qui disait n'être "dévot que du bout des lèvres", eut recours à l'ermitage pour couper court à ses flottements intérieurs et réaliser l'unité de l'esprit et de sa manifestation. Fort de cette expérience, il défendit pourtant à un de ses principaux disciple, l'historien et mystique Pawo Tsouglag Trengwa (1504-1566), de mener une vie retirée du monde à l'exemple de Milarépa. Il dut se plier aux exigences que sa fonction impliquait: s'occuper des hommes et des biens du monastère, ce qui matériellement pourrait aujourd'hui correspondre à la direction d'une petite entreprise.

En pratiquant les mêmes techniques que son maître, il reconnut "l'égalité des apparences" et put chanter: "Je vagabonde dans l'espace qui embrasse tout, où que je me trouve, c'est l'immense palais de la méditation, quels que soient les mouvements de mon corps, c'est l'essence adamantine."

On peut donc dire que le travail spirituel que propose le Véhicule de diamant est une plongée dans la réalité car là se trouve l'expression complète de l'esprit de chacun. Le quotidien, avec son rythme parfois lancinant, devient rituel et le support d'un champs d'expérience infini. De cette foison sort progressivement une stabilité qui permet de laisser un espace libre, duquel jaillit la pureté naturelle de l'esprit. C'est du moins ce vers quoi tendent tous les pratiquants, des plus accomplis, aux plus modestes.