En 1642, le Tibet devient une théocratie

La Chine impériale, protecteur envahissant.

Par Laurent Deshayes, spécialiste du Tibet, professeur à Saint-Joseph de Sarlat, diplômé en géostratégie et relations internationales, traducteur de tibétain littéraire, il est l'auteur d'une histoire du Tibet (Fayard) et d'un lexique du bouddhisme tibétain (Dzambala).


Au printemps 1642, la ville princière déchue de Shigatsé, au Tibet central, retentit de musiques solennelles et se pare de bannières multicolores. L'événement qui s'y déroule mérite d'être célébré avec faste: après des années de guerres qui ont ensanglanté tout le pays, le 5e dalaï-lama, Ngawang Lobsang Gyamtso (1617-1682), est porté au pouvoir suprême. Grâce au soutien armé de Gengis Khan, le puissant chef des Mongols Qoshots, la lignée religieuse des Guélougpas a vaincu ses rivales. Désormais, le dalaï-lama doit être respecté comme le chef religieux et politique du Tibet.

Les relations entre les dalaï-lamas et les mongols sont anciennes. Même le titre que portent les dignitaires tibétains est d'origine mongole. Cette relation échappe entièrement aux concepts politiques occidentaux. Elle est fondée sur un principe que l'on retrouvait à chaque fois qu'un haut religieux nouait un lien avec un seigneur laïc d'une quelconque importance, qu'il appartînt à la noblesse tibétaine, qu'il fût chef mongol, ou empereur de Chine. La relation était dite de "religieux-bienfaiteur"; les pouvoirs des deux hommes étaient égaux mais ils s'exerçaient dans deux domaines différents, considérés comme complémentaires: le religieux garantissait une vie spirituelle accessible à tous, le laïc assurait la protection matérielle de chacun. C'est ainsi qu'assez rapidement après l'installation durable du bouddhisme au Tibet au XIe siècle, les grands monastères recherchèrent des patrons séculiers pour assurer leur sécurité, et les seigneurs de haute Asie rivalisèrent pour protéger les religieux les plus renommés. L'accession du dalaï-lama au pouvoir en est un des résultats.

La Chine impériale est depuis longtemps l'une des pièces maîtresses de ce jeu. Déjà, lorsque les descendants de Gengis Khan fondèrent la dynastie des Yuan (1271-1368), la relation "religieux-protecteur" avait uni l'empire au Tibet: les chefs religieux tibétains furent les précepteurs impériaux, ayant parfois joui de l'autorité spirituelle sur l'ensemble du domaine impérial; et les empereurs organisèrent l'administration tibétaine.

En 1642, au moment où le 5e dalaï-lama est intronisé, la dynastie des Min (1368-1644) vit ses dernières heures, affaiblie par les luttes de palais, et abattue de l'extérieur par les conquérants mandchous qui depuis longtemps attendent leur heure.

A peine installé au pouvoir, Shunzhi le premier empereur de la dynastie mandchoue des Qing (1644-1912) invite le 5e dalaï-lama à Pékin. L'intérêt est évident pour chacun d'entretenir de bonnes relations: pour le dalaï-lama, l'appui de l'empire est une garantie au cas où de nouvelles luttes intestines viendraient à compromettre la paix récente; de son côté, l'empereur sait que le religieux tibétain jouit d'un immense prestige sur l'ensemble de l'Asie continentale, surtout dans les steppes si difficilement contrôlables. Ce n'est qu'en 1652 que le dalaï-lama se rend à Pékin où il est accueilli avec faste; l'empereur vient à sa rencontre, un temple, bâti à grand frais pour l'occasion, lui sert de résidence, et les entretiens qu'il a avec le maître l'empire permettent de renouveler la relation "religieux-protecteur".

Alors que les liens entre Qing et le Tibet se nouent, le Pays des neiges s'organise. L'emplacement de la capitale ayant varié au fil du temps au gré des luttes seigneuriales et religieuses, le 5e dalaï-lama décide de faire de Lhassa le centre politique tibétain. A cela, deux grandes raisons. D'abord une raison religieuse: d'une part, la ville abrite l'un des plus anciens et des plus vénérés temple du Tibet, le Jokhang construit dans la première moitié du VIIe siècle; d'autre part, les trois plus prestigieux monastères de la lignée Gélougpa se trouve à proximité. Ensuite une raison politique: les seigneurs de la région ont depuis longtemps prouvé leur fidélité, il s'agit donc de leur rendre hommage.

En 1645, pour abriter les institutions politiques et religieuses, le dalaï-lama ordonne la construction du palais du Potala sur la colline rocheuse de Marpo Ri, à proximité immédiate de Lhassa. Il ne sera achevé qu'un demi-siècle plus tard tant l'ouvrage est important. Le palais est divisé en deux grands ensembles imbriqués: le palais blanc, réservé à l'administration du territoire, et le palais rouge aux fonctions religieuses. La façade mesure environ 300 mètres de long sur 80 de haut, un millier de pièces s'organisent autour de deux cours centrales, un dédale d'escaliers et de couloirs parcours les bâtiments, des tours et des fortins en assurent la défense.

C'est le symbole d'un pays dont l'administration religieuse et laïque, désormais centralisée, s'organise autour d'un homme, le dalaï-lama. La gestion politique est toutefois laissée au soin d'un régent qui, sous le contrôle du dalaï-lama, supervise le bon fonctionnement des ministères. Au fil du temps, la fonction de régent sera occasionnellement supprimée ou modifiée, le nombre des ministères variera, des assemblées représentant la population verront le jour mais la structure ne connaîtra pas de changements profonds jusqu'au milieu du XXe siècle.

Au plan religieux, après tant d'années de guerre, la paix est revenue. Les seigneurs qui soutiennent les écoles religieuses perdent leurs velléités conquérantes et, en 1650, le dalaï-lama institue une nouvelle lignée d'incarnation, celle du panchen-lama qui est promise à un avenir politique important.

La Chine ne tarde pas à trouver l'occasion d'intervenir dans les affaires tibétaines. A la mort du Grand Cinquième, en 1682, son régent Sangyé Gyamtso s'empare du pouvoir en laissant croire que le dalaï-lama a commencé une longue retraite spirituelle. Le subterfuge, bien organisé, dure une quinzaine d'années, jusqu'à ce que les seigneurs mongols et l'empereur de Chine en viennent à s'interroger sérieusement sur les déclarations du régent. On ne sait encore aujourd'hui si cette mise en scène fut imaginée par le régent, ou s'il obéissait à un dernier ordre du dalaï-lama lui-même comme il le prétendait. Il est vrai que cela à permis à l'Etat de se consolider.

Le 6e dalaï-lama Tsangyang Gyamtso (1683-1706), présenté par le régent en 1697, est une personnalité étonnante: poète averti, il refuse la vie monastique et la pompe de Potala, se promène dans les rues de Lhassa, ne dédaigne pas l'alcool et trouve un charme certain aux jeunes filles de la capitale. C'en est trop pour les Mongols Qoshots. Au nom de la protection des affaires tibétaines, ils envahissent le pays en 1705, mettent le dalaï-lama en résidence surveillée et installent un autre dalaï-lama plus conforme à l'image qu'ils se font d'un chef religieux et politique. La Chine appuie l'agression mongole et condamne le 6e dalaï-lama à l'exil. Il meurt aux confins du Tibet en 1706. C'est l'une des clés de l'histoire du haut plateau tibétain. La Chine n'est plus simple défenseur du Tibet selon les termes de la relation "religieux-protecteur"; son empereur considère désormais le Tibet comme faisant partie intégrante de l'empire. Il s'agit d'y intervenir, non plus pour protéger mais pour s'affirmer comme souverain. C'est au XVIIIe siècle que les tentatives de contrôle du Tibet par l'empire chinois sont les plus nombreuses. L'occasion de confirmer cette volonté politique est donnée en 1717 lorsque les Mongols Dzungars envahissent le pays. En 1720, grâce à la lutte menée par une partie des nobles tibétains, les envahisseurs sont vaincus. Mais la Chine participe aux combats et tente d'en retirer la part du lion. Le nouveau gouvernement lui est fidèle, une garnison impériale stationne à Lhassa et le titre héréditaire de "roi du Tibet", échu aux Mongols Qoshots depuis le XVIIe siècle, disparaît. La Chine veut être le seul protecteur du pays. Quelques années plus tard, une nouvelle révolte des nobles pousse de nouveau la Chine à

agir. En 1728, le 7e dalaï-lama, dont le père a trempé dans le soulèvement, est exilé aux confins orientaux du Tibet. Il n'en revient qu'en 1735. Cette fois, Pékin décide d'être représenté sur le haut plateau par deux commissaires impériaux, les ambans, épaulés chacun par une garnison. Le territoire est restructuré administrativement: occupée au moins partiellement depuis le début du XVIIIe siècle, une portion des provinces orientales du Tibet (le Kham oriental et l'Amdo) est définitivement incluse dans le cadre administratif provincial chinois.

Malgré quelques sursauts que l'on qualifierait aujourd'hui de nationaliste, cette tutelle chinoise n'est pas remise en question tout au long du siècle. Elle est supportable car elle est très symbolique. Les ambans n'ont pas de réels pouvoirs, il s'agit souvent de mandarins envoyés là pour se faire oublier ou pour se racheter d'erreurs commises ailleurs: ne pas trop faire parler d'eux est leur principal souci. La garnison impériale est limitée (deux cents hommes en moyenne) mais les armées chinoises interviennent tout de même à deux reprises: en 1751 pour mâter un soulèvement antichinois et en 1791 pour chasser du Tibet les envahisseurs Gourkhas du Népal.

L'empereur qui a ordonné ces deux interventions est Qianlong (1735-1796). Très cultivé, c'est l'un des hommes les plus avisés et l'un des politiques les plus pertinents que la Chine ait connus. Pour assurer une bonne protection du cœur économique et politique de l'empire, l'un de ses soucis majeurs est de consolider la présence chinoise dans les régions périphériques de son domaine. C'est aussi le disciple du 3e panchen-lama et, pour lui, protéger le pays de son maître revêt un sens bien particulier.

Chacune de ses interventions au Tibet lui donne l'occasion d'imposer de nouvelles réformes et même, en 1793, d'établir un protectorat théorique sur le pays. La plupart des aspects de la vie des Tibétains, jusqu'au coutumes funéraires, sont censés obéir à de nouvelles règles dictées par Pékin.

Jusqu'alors, le domaine religieux avait été à peu près épargné: désormais, la sélection des réincarnations des grands chefs religieux devra se faire selon un tirage au sort, et les dignitaires ainsi désignés devront être confirmés dans leurs fonctions par l'empereur de Chine en personne. En outre, le dalaï-lama, le panchen-lama et les ambans sont statutairement égaux, ce qui offense la population tibétaine. La volonté de Qianlong est double: il s'agit en premier d'éviter les manipulations qui verraient les réincarnations reconnues dans un nombre limité de familles, nobles de préférence. Il s'agit aussi de contrôler indirectement les affaires politiques tibétaines, qui sont de toute façon aux mains des religieux.

Pour la plupart, les décisions ambitieuses de Qianlong restent lettres mortes, d'abord parce que la Chine n'a pas les moyens de sa politique, ensuite parce que les Tibétains n'accordent aucun crédit à l'autorité chinoise. A quelques très rares exceptions près, le chois des réincarnations continue de se faire selon les procédés tibétains de divination, de test de reconnaissance d'objets, etc. Que la Chine ait unilatéralement déclaré que le Tibet est une de ses provinces ne suffit donc pas à en faire un pays dépendant de Pékin. Qui plus est, le devoir de protection que les empereurs de Chine, doivent au dalaï-lama depuis le séjour pékinois du cinquième d'entre eux, n'est plus, à partir du XIXe siècle, qu'une vue de l'esprit. Les armées tibétaines doivent affronter seules les envahisseurs Dogras du royaume himalayen du Ladakh (1841) et ceux venant du Népal (1855). Les autorités tibétaines doivent traiter seules avec leurs agresseurs et même, en 1855, admettre que le Tibet est tributaire du Népal. C'est un véritable camouflet pour Pékin, la démonstration évidente que son protectorat n'a aucune valeur.

L'absence de réplique de la Chine s'explique assez aisément: elle connaît une période de décadence sans précédent. Aux luttes intestines s'ajoutent les guerres menées par les Occidentaux avides d'ouvrir l'immense empire au commerce européen. Les traités qui se succèdent à partir de 1842 (Nankin) forment autant de brèches dans l'édifice impérial chinois. Ailleurs en Asie les puissances occidentales ne cessent d'accroître leurs zone d'influence. Le Tibet devient rapidement le cœur d'un enjeu stratégique où s'affrontent les Britanniques, déjà fortement installés sur le sous-contient indien, les Russes qui pas à pas gagnent sur les territoires mongols et, bien sûr, la Chine. Face à cette nouvelle menace, le Tibet ne réagit pas. D'abord les dalaï-lamas qui se succèdent de la mort du huitième (1804) à la naissance du treizième (1876) meurent jeunes: le 9e, Loungtog Gyamtso, décède dans sa neuvième année; le plus âgé, le 10e dalaï-lama Tsultrim Gyamtso, meurt dans sa vingt et unième année.

Ensuite, et surtout, les luttes d'influence sont nombreuses autour du Potala et les hommes politiques sont dans leur majorité totalement ignorant de la situation internationale. Dans son écrin de neiges éternelles, le Tibet est, croit-on, bien abrité. Il est en fait coupé des réalités politiques et stratégiques de l'Asie.

Le coup de semonce est donné en 1890 avec le traité de Calcutta qui fixe les frontières entre le Tibet et le Sikkim, un petit royaume himalayen sous protectorat britannique depuis 1861. Les négociations ont été menées uniquement par la Grande-Bretagne et la Chine. Aucun Tibétain n'est présent à la signature du traité de Calcutta, et le ministre tibétain qui assiste à la signature du traité commercial de Darjeeling en 1893, qui complète le précédent, n'a aucun pouvoir sur les décisions. Pourtant, la bourgade tibétaine de Yatoung est devenue un comptoir britannique.

Les dés sont jetés: la Chine est le seul interlocuteur reconnu par les Occidentaux en matière de question tibétaine. Par soucis de simplicité dans leurs relations internationales, par ignorance aussi de la réalité tibétaine, les Britanniques ont admit que le Tibet est dépendant de l'empire chinois. En entrant sur la scène internationale, la relation "religieux-protecteur" a disparu au profit de la vision chinoise des relation sino-tibétaines. Cette définition est devenue un carcan duquel le Tibet a, aujourd'hui encore, bien du mal à se dégager.