La liberté étouffée: un tibétain témoigne.

Alors que les deux films, "Sept ans au Tibet" et "Kundun", ont relancé l'engouement pour la cause tibétaine, le Toit du Monde n'en finit pas d'être étranglé par la mainmise chinoise. Pourtant tout pourrait paraître calme pour les groupes de passage sur les hauts plateaux. "Je n'ai rien détecté d'anormal" déclarait récemment une touriste de retour du pays des neiges. Et d'ajouter: "A Lhassa règne une atmosphère tranquille, vivante, empreinte de méditation." Preuve que les Chinois manient avec efficacité l'art de brouiller les pistes. La réalité est bien plus sombre...


Caméra de surveillance, contrôles, indicateurs, policiers, milices, militaires quadrillent le Pays des Trésors de l'Ouest, d'un filet resserré. Les moindres manifestations indépendantistes sont réprimées très durement. Les arrestations arbitraires sont fréquentes tel Drakpa Nyandak, directeur d'école, porté disparu depuis le mois de juillet 1997. Suite à des dénonciations, la police à trouvé un drapeau national tibétain à son domicile. Le climat de tension, de peur est réel pour celui qui a le temps du ressenti, de l'échange. Ainsi témoigner constitue un véritable défi, une prise de risque insensé. Et pourtant la moindre parcelle de liberté est exploitée. Preuve en est ce témoignage recueilli récemment dans ce que les autorités chinoises appellent la Région Autonome du Tibet.

A plus de 3000 m d'altitude, dans la nuit profonde, une ville s'endort. Au fond d'une ruelle, une maison, deux pièces, un poële où l'on brule la bouse de yack séchée, des chandelles pour s'éclairer, dehors des chiens aboient continuellement; nerveux mon interlocuteur me fait signe que l'on peut commencer: je mets le magneto en route.

Quelle est la situation actuelle du Tibet?

Au Tibet, la campagne de répression fait rage. Elle vise les prisonniers politiques tibétains et le peuple en général. Le nombre de détenus politiques dans les prisons chinoises ne cesse d'augmenter. A Drapchi, il y en a environ 420 dont 80% de moines ou de nonnes. Le plus jeune a 17 ans.

Comment se manifeste l'oppression dans les prisons chinoises?

L'oppression et la répression prennent des formes variées. Les prisonniers politiques sont contrôlés et punis dans tous les aspects de leur vie quotidienne, politique, culturelle, dans le domaine du travail et de la santé. Contraints d'agir en dépit de leur volonté et de leur conscience, les prisonniers doivent interprèter des chants patriotiques chinois, crier des slogans pro-chinois, reconnaître et admettre la réincarnation du Panchen Lama imposé par Pékin, étudier des versions historiques manipulées et y souscrire. Toute résistance est punie de tortures, le Vénérable Sangay Tenphel en est mort, Sonam Wangdu a eu les membres brisés. Les conditions d'existence dans les prisons chinoises depassent l'entendement. Je ne peux parler de vie mais uniquement de survie dans ces établissements. Quotidiennement, on force les détenus à consommer de la nourriture rance. Les prisonniers, hommes ou femmes, doivent participer à "l'éducation physique". Celle-ci peut durer jusqu'à 10 heures par jour, du matin au soir: les exercices imposés ressemblent plus à la persécution qu'à un sport! En fin de journée, les erreurs et les faiblesses sont punies de châtiments corporels et de tortures. Fréquemments des détenus politiques sont battus à mort ou tabassés par le personnel de sécurité. Les gardes coupables ne sont même pas sanctionnés verbalement. Loin d'être accusés d'un comportement criminel, ils sont bien considérés par l'administration pénitentiaire. Ces actes vont à l'encontre des réglementations contenues dans le livre intitulé "Code Pénal et réglements des prisons de la République Populaire de Chine" publié le 30 décembre 1994. Ce code est une duperie destinée à la communauté internationale. Officiellement l'éducation des prisonniers est autorisée. Dans la réalité elle n'existe pratiquement pas. L'étude de l'anglais, de sujets touchant au bouddhisme et à la culture tibétaine sont tabous. Tous ouvrage lié à ces thèmes est confisqué, déchiré ou brûlé. Des enquêtes sont menées pour connaître la provenance de tels livres. Les détenteurs coupables sont sévèrement punis. Les detenus doivent travailler. Les femmes lavent, raffinent, embobinent de la laine à des cadences infernales. Par vice, les gardes les installent sous le soleil torride de l'été, dans le froid vif, en hiver. Les hommes sont affectés à une cimenterie. Ils savent qu'ils ont très peu de chance d'en sortir indemnes. Les accidents du travail y sont fréquents, brûlures, membres sectionnés par des machines et pour d'autres, au bout de l'effort, la mort. Le revenu que devrait percevoir ces prisonniers, pour leur labeur effectué au risque de leur vie, à la sueur de leur front, est utilisé pour payer le salaire des gardiens de prisons!

En cas d'opération urgente, les détenus sont immédiatement remis en prison après l'intervention chirurgicale, sans aucun soin post-opératoire. Beaucoup souffrent alors d'inflammations et d'infections purulentes. Les soins médicaux sont si inadaptés qu'on utilise une seule sorte de médicament pour traiter tous les problèmes de santé. Pour pallier le manque de compétence du personnel médical, les malades sont utilisés comme cobayes, notamment lors d'opérations chirurgicales menées par des médecins en stage. D'autres prisonniers sont victimes de mauvaises prescriptions de médicaments ou d'injections suspectes. Ces pratiques sont intentionnelles ou relèvent de l'incompétence. En cas de soins médicaux urgents, les détenus, sérieusements malades, sont laissés sans soins de façon prolongée dans leur cellule. Lorsque leur santé se détériore au-delà de toute possibilité d'amélioration, on les sort de prison pour les soigner. Bien sûr, il est trop tard pour les sauver. Il y a eu de nombreux décès dus à de telles négligences, le Vénérable Kalsang Thubtob, les nonnes Gyalsan Kalsang et Pasang Lhama, en ont été victimes.

Des délégations étrangères ont déjà visité des prisons à Lhassa, qu'en pensez-vous? N'est-ce pas un espoir?

"Voir une fois est beaucoup plus convaincant qu'écouter cent fois" dit le proverbe et il serait urgent que de réelles visites puissent être organisées dans les prisons. Bien que plusieurs délégations étrangères aient organisé de telles actions par le passé, aucune visite sérieuse n'a été faite jusqu'à présent. Certaines délégations ont vu des dortoirs alors que les prisonniers politiques avaient été amenész sur leur lieu de travail.

Depuis 1997, une campagne de rééducation politique a été menée dans les monastères et les couvents du Tibet. Que pouvez-vous dire à ce sujet?

La réeducation politique a effectivement touché les monastères. Un programme éducatif patriotique y a été lancé et mené par les autorités chinoises sous la forme de versions réécrites de l'histoire, d'interrogatoires devant aboutir à un reniement officiel du Dalaï Lama et à une reconnaissance de l'appartenance du Tibet à la "mère Patrie". De nombreux moines et nonnes ont refusé d'y adhérer, et ils ont été arrêtés et condamnés à des peines allant de 12 à 15 années de prison. Un nombre encore plus grand, a été expulsé des monastères et des couvents du Tibet et privé de toute activité religieuse. 40 à 50% des moines et des nonnes ont dû ainsi quitter la communauté et dans les cas extrêmes plus de 70%. D'autres ont donné leur vie en se révoltant contre la police ou l'armée.

Les Tibétains, en général, sont-ils touchés par l'oppression chinoise?

Oui, au mois de mai 1997, un programme éducatif patriotique a été lancé dans ce sens, dans la région de Lokar Gogkar. Plus de 4700 personnes ont été convoquées à des cessions rééducatives, deux fois par jour. La moindre absence ou retard à une de ces réunions était sanctionnée d'amendes très lourdes, voire d'enquêtes sur la famille et la loyauté politique des contrevenants. Le contenu de ce programme est le suivant:

A) la loi

B) la religion

C) l'histoire

D) les séparatistes

Les autorités chinoises parlent d'étendre cette action dans tout le Tibet.

Les Tibétains ont toujours réussi jusqu'à présent, à traverser tant bien que mal les pires situations. Cette tentative d'éducation patriotique aura-t-elle plus d'effet?

Certes les Chinois tentent, une fois de plus, "d'éduquer" le peuple tibétain, ce qu'ils n'avaient pas réussi à faire par la violence, pendant plus de quarante années d'occupation. Mais à l'heure actuelle, le plus inquiétant est l'attaque renouvelée contre la langue tibétaine qui représente le coeur et la base essentielle de l'identité et de la culture nationnale du Tibet. Ceci s'effectue en minant son étude, son utilisation et sa propagation. Du vivant du Xème Panchen Lama, notre langue avait été préservée, voir développée par son action tenace et volontaire. Un comité de travail pour la propagation de notre langue avait vu le jour. Au niveau de l'école primaire,, des classes expérimentales avaient été ouvertes pour enseigner notre langue et notre culture. De nombreuses autres écoles suivirent ce modèle dans tout le Tibet mais en 1995, ce système fut interrompu. Selon les autorités chinoises, il encourageait chez les Tibétains un sentiment de ferveur nationale, intolérable et contraire à l'unité de la "mère Patrie". Le comité de travail et les classes disparurent comme un arc-en-ciel. Désormais les enfants reçoivent un enseignement uniquement en chinois!

Quel avenir pour l'identité tibétaine?

Actuellement le chinois est utilisé pour communiquer officiellement à travers toute la Région Autonome du Tibet (RAT), le tibétain est banni. Cette politique a causé la perte de nombreux emplois pour les Tibétains, ne pouvant ni lire, ni écrire dans la langue de l'occupant. Elle vise à encourager et à faciliter la pénétration des colons chinois au Tibet.

Contrairement à ce qui est affirmé par Pékin ou par les autorités locales, la population chinoise sur le Toit du Monde ne cesse d'augmenter atteignant à peu près 50% de la population totale et non 3%...

Des enfants tibétains sont envoyés à l'interieur de la Chine pour une éducation plus poussée. En fait, cette politique vise à les siniser et à créer une classe de Tibétains ignorant de sa propre culture, dépouillée de tout sentiment national. Pékin affirme qu'il faut "renforcer l'amitié et la solidarité des nationalités". Pour ma part, cela signifie, en réalité, l'extinction des 6 millions de Tibétains, intégrés dans 1,2 milliards de Chinois, de la même façon qu'on verse un bol de lait dans l'océan. Si cela arrive, alors le slogan, mainte fois répété, d'unité de la "mère Patrie" sera vraiment réalisé et notre identité aura disparu.

Votre cause n'est-elle pas sans espoir?

Non, une cause n'est jamais perdue tant que l'on ne l'abandonne pas. Je lance un appel, avec la plus grande ferveur possible, à tous les membres de la communauté internationale qui sont restés libres, aux gouvernements, aux individus et aux organisations diverses pour qu'ils interpellent et fassent pression sur la Chine afin de préserver la langue et la culture Tibétaine au Tibet, l'avenir de mon pays en dépend. Ne laissez pas mourrir le Tibet.

Pour témoigner, vous prenez d'enormes risques. Ne craignez-vous pas pour votre sécurité?

Ma seule peur concerne ma famille. Toutefois à l'heure actuelle, comme il est difficile de fuir, le Tibet est déjà notrez prison.